La renaissance des
souches d’arbres victimes de la tempête
du 26 décembre 1999
Après tempête une idée est née !
Un jour de décembre 99, le 26, en me réveillant, je regarde par la fenêtre et je
vois … dans
mon jardin, dans la rue, des arbres et des arbres tombés.
J'allume la radio et j'apprends la terrible nouvelle : une puissante tempête a
ravagé une partie du pays dans la nuit…
Comme j'habitais à proximité du Parc de St Cloud, et comme je voulais voir le
désastre en grandeur nature, je me suis déplacé tout de suite.
Des arbres entrelacés, entortillés, avec leurs racines géantes et béantes,
couvertes de terre, formant de grosses boules… Spectacle douloureux,
apocalyptique... Mais j'ai trouvé ça quelque part majestueux, solennel… Il y
avait quelque chose… que je ne pouvais pas exprimer !
J'y suis retourné souvent, j'ai enjambé les troncs, escaladé les pyramides
d'arbres… Une fois les troncs coupés pour dégager les chemins, les bosquets, les
pelouses, le bois a été récupéré pour l'industrie, on a laissé sur place les
racines géantes, de véritables "nécropoles de souches".
Je me posais souvent devant ces boules de terre et je réfléchissais, je rêvais à
la mémoire de ces racines… Quel âge avait cet arbre ? De quoi avait-il été
témoin... Sa première pousse a-t-elle été remarquée par quelqu'un ?
J'étais curieux de découvrir ce qui était caché sous ces amas de terre, intrigué
par la forme de ces racines… une idée est née !
Sculpter les souches
Jusque-là je n'avais travaillé que sur des petits volumes. J'ai toujours eu
envie de travailler des grosses pièces. Je me suis dit : et si je me lançais
dans le monumental !
J'ai pris deux souches, pour commencer de taille moyenne, je les ai nettoyées,
pour voir ce qu'elles dévoileraient, une fois dénudées de la terre qui les
entoure...
Je me suis aperçu après des jours de travail que ces formes généraient une
esthétique et révélaient un imaginaire susceptible de mobiliser la créativité.
J'ai commencé alors à tailler, à couper, à polir, à brûler…
Monter une expo Et si j'essayais de monter un événement pour commémorer cette Tempête
pour que "le monde se rappelle comme la nature, parfois, se rebelle…". Une
exposition marquante : "… une forme d'art enchevêtré, entre une nature
authentique et une sculpture atypique…".
Je me suis dit : pour sculpter ces souches, pour créer ces volumes…
- il me faut un atelier, et si possible un grand…
- de
l'outillage, et si possible professionnel, très fiable. Ca devait " tourner "
tous les jours, du matin au soir.
- des artistes, une résidence d'artistes, et si possible à proximité de
l'atelier…
- des partenaires entrepreneurs et enthousiastes…
...il fallait réunir tellement de choses !
L'atelier rêvé
J'ai d'abord contacté le Domaine national de Saint-Cloud. J'ai rencontré M.
Gilles Bonnevialle, l'administrateur du Domaine.
J'ai eu une chance inouïe de trouver un homme ouvert, passionné par l'art et
très partant pour ce challenge… Je lui ai présenté le projet "Mémoire de
Racines" et banco … il m'a proposé l'ancienne Orangerie du Domaine, endroit
utilisé jusque-là comme remise. Du bois, du grillage, des piquets, des palettes
étaient entreposés…. Il n'y avait ni électricité, ni arrivée d'eau…
Mais il y avait un potentiel dans cet endroit : une partie couverte et un grand
espace ouvert pour stocker les souches, les préparer, les travailler… Transformé
en atelier et bien équipé, c'est devenu un lieu idéal de travail et de création.
L'équipement
J'ai pris rapidement contact avec des industriels afin d'équiper cet atelier. Le
matériel devait être adéquat à la masse et au volume des souches.
Après bien des recherches, Sthil, Wolfcraft, Bosh et Abac-Mecafer, ces 3
sociétés allemandes et une Italienne, séduites par le projet ont accepté de me
fournir du matériel : tronçonneuses, compresseur, et toute une série d'outillage
pneumatique ou électroportatif de coupe et polissage... Je les remercie encore
car sans eux cette aventure n'aurait pas pu être réalisée.
Les jeunes artistes
Pour organiser une exposition, avec des volumes si imposants, et pour être à la
hauteur de cette fabuleuse tempête il fallait produire… et pour cela il fallait
des artistes…
Ensemble nous pouvions donner un sens positif à cette catastrophe… Donner une 2°
chance à ces souches, une 2° vie, une renaissance… Les détourner en véritables
œuvres d'art et mettre ainsi en relief l'histoire d'un "désordre naturel"…
L'idée m'a guidé rapidement vers la jeunesse, vers les étudiants des écoles des
beaux-arts… Ce sont eux les artistes confirmés de demain… L'avenir artistique…
J'ai eu la chance de rencontrer Arlette Barré, inspectrice pédagogique à
la DAP (Délégation aux arts plastiques) du Ministère de la culture. Elle a vu
tout de suite l'importance du projet. Et tous les trois, avec Gilles Bonnevialle
nous avons mis sur pied le concours.
Une première en France : un concours national de sculptures était proposé
aux étudiants des écoles des Beaux-Arts. Il a été ouvert aux étudiants du cycle
long, bac +5, à titre individuel ou en équipe, sous la responsabilité d'un
professeur de l'école. Chaque participant serait libre de son choix artistique.
Une seule contrainte : le titre du concours "Mémoire de Racines".
Les étudiants accompagnés de leurs professeurs se sont déplacés dans le Domaine
de Saint-Cloud, nous avons fait le tour du sujet, visité les endroits où les
souches " dormaient ", visité le Domaine… pour bien s'imprégner de l'ambiance…
Inspirés par leur forme, par leur essence… ils ont chacun choisi leur souche,
l'ont prise en photo, l'ont filmée, et sont repartis avec plein de croquis pour
préparer leur projet. 3-4 semaines après nous avons reçu 25 projets et nous en
avons sélectionné 20. Pas mal, non ? Et l'aventure a commencé...
L'aventure humaine L'ambiance a été très chaleureuse, de camaraderie, en complicité… Au
départ ils ne se connaissaient pas. Certains venaient pour la première fois à
Paris. Et il y a un concours…. Qui dit concours dit compétition, et concurrence
!
Et miracle, je n'ai jamais senti une ombre de concurrence, de rivalité. Au
contraire, une entre aide fantastique. Tout le monde participe au travail des
autres. Un coup de main pour bouger une souche de 800Kg, on se mettait à 7-8
pour la tourner… un conseil technique ou artistique, vraiment une belle
solidarité, dans une très bonne ambiance !
Donc tout l'été, tous les jours, de 8h30 à la tombée de la nuit, ça travaillait
dur... 25 étudiants de tout l'hexagone, représentant 11 écoles (Paris, Cergy,
Nancy, Dijon, Lyon, Bourges, Lorient, Orléans, Strasbourg, Bordeaux, Reuil
Malmaison), se succédaient par groupe de 3 ou 4. Chacun restait en moyenne 3
semaines pour exécuter sa pièce.
Tous pouvaient créer librement, loin des contraintes du marché, des modes ou des
idéologies, exprimer leurs talents, bien conscients qu'une telle occasion était
rare et précieuse. Mon but était de leur donner un maximum de conditions pour
créer, pour produire, pour s'exprimer... J'étais là, pour les encadrer, les
encourager, les aider, les conseiller…
La production artistique Une fois les souches repérées dans le Parc, il a fallu mettre en
place une logistique élaborée : transport, manutention... grues, camions,
tractopelle… N'oublions pas que les souches, au départ, avec la terre coincée
entre les racines, pesaient parfois 3 à 4 tonnes… ou plus… Ainsi, les souches
ont été transportées à l'atelier dans la zone " lavage - nettoyage ".
Le travail du départ était moins agréable… il était laborieux… on utilisait
l'eau à haute pression pour enlever la terre et on finissait à la main pour
nettoyer toutes les impuretés… des cailloux incrustés entre les racines, on les
trouvait parfois à l'intérieur même du bois, la poussée de l'arbre les avait
englobés... on trouvait même des fils de fer, des morceaux de métal laissés par
des traces de balles… on est là sur un terrain de conflit de la 2° guerre
mondiale…
Une fois la racine nettoyée… la découverte !!! C'est là que le projet pouvait
changer de cap. Des interrogations, des doutes, des décisions nouvelles… Il y
avait un moment de déséquilibre ! Ils étaient venus avec un projet bien établi
et ils découvraient un trésor caché… Des nouveaux croquis, de nouveaux plans…
moment très excitant… Mais enrichissant, rempli d'émotion…
Le
temps pressait, d'autres arrivaient après… Chaque étudiant ou équipe avait entre
2 et 4 semaines pour réaliser leurs œuvres… et l'ensemble des pièces devait être
réalisé avant le 15 octobre… donc attention au timing, à la programmation, et
très rapidement ils se sont mis au travail, à l'exécution de leurs oeuvres….
Pour la plus grande majorité, c'était la première fois qu'ils participaient à un
concours. La première fois qu'ils travaillaient de grosses pièces… La première
fois qu'ils utilisaient des tronçonneuses, des meuleuses, des grosses machines…
Pour la première fois ils sortaient de leurs écoles… Seuls devant les monstres…
Sans leurs professeurs… hors de leur cadre habituel… Ils étaient seuls
responsables et maîtres de leurs projets.
En plus le thème " mémoire de racines " était très ouvert… totalement libre en
créativité… Ce que la racine pouvait laisser comme mémoire… Tout en respectant
le thème imposé, les sujets choisis ont été d'une riche variété.
Utilisant aussi bien la taille directe, la bande dessinée, que les techniques
d'assemblage ou le travail poussé d'ébéniste, ils ont donné aux volumes la
chance de pouvoir être les témoins de leur propre renaissance…
Mais le " moteur artistique " de ce concours a été le " partage ", le " partage
" d'une motivation commune : profiter du concours pour rencontrer des étudiants
venus de tout l'hexagone.
L'atelier devenait ainsi un lieu d'échange d’idées et de techniques. On pourrait
même dire que l'ensemble des pièces réalisées faisait une œuvre commune.
Les récompenses
Une fois le travail terminé, l'ensemble des pièces a été disposé et mis en
valeur dans le superbe jardin de Trocadéro, du Domaine national de Saint-Cloud,
pour que le jury puisse les examiner. Fortes émotions pour les étudiants mais
aussi pour moi…
Est-ce que ça va plaire ?
Mardi 9 novembre 2004 un jury, sous la présidence de Pierre Cornette de
Saint-Cyr se réunit pour décerner trois prix et récompenser ainsi les meilleures
réalisations.
Le résultat du jury
1er prix – prix Air France : Attentats, Frédéric
Malette, Ecole Supérieure d'Art, Lorient 2e prix – prix de la ville de Sèvres : T99, Guillaume
Dui Nguon, Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts, Paris 3e prix – prix de la ville de Saint-Cloud : C'est
inéluctable, il va tomber, Nikolas Polowski et Jean- Baptiste Boiteux, Ecole
Nationale Supérieure des Beaux-Arts, Paris
La générosité des partenaires de l'opération a permis au jury d'attribuer
également trois prix supplémentaires :
Prix Wolfcraft : Les indiens attendent, Benjamin Laurent Aman, Ecole
Nationale Supérieure d'Art, Nancy Prix Bosch : Volumes, Florent Lanois, Ecole Nationale des Beaux-Arts,
Bourges Prix Sthil : Curiosité, Séverine Dos Santos, Ecole Nationale des
Beaux-Arts, Lyon
L’ensemble de participants au concours “Mémoire de
racines”
Nikolas Polowski, Jean Baptiste Boiteux, Guillaume Dui Nguon, Emmanuel Gasc,
Sara Favriau, Marine Class, Julie Chabin, PARIS; Frédéric Malette, Olwen
Gaucher, Sébastien Lopez, LORIENT; Mathilde Cameirao , Sibel Diker, Magali
Poutoux, Nora Hilton, Chloé Duloquin, CERGY-PONTOISE; Eric Klatt, ORLEANS;
Benjamin Laurent Aman, Wonsik Ha, NANCY; Gautier Sibillat, STRASBOURG; Alexandre
Suberville, DIJON; Gérome Martrechard, BORDEAUX; Félix Pinquier et Christophe
Legendre, RUEIL-MALMAISON; Florent Lanois, BOURGES; Séverine Dos Santos, LYON.
Composition du jury Pierre Cornette de Saint-Cyr, commissaire-priseur, président du jury
; Sophie Dulac, productrice, directrice des Écrans de Paris, présidente du
festival de court métrage " Paris tout court " ; Henri-Pierre Jeudy, sociologue,
chargé de recherche au CNRS, écrivain ; Christine Langrand, coordinatrice de
l'action culturelle, de la promotion et du développement des monuments nationaux
en Ile de France ; Dominique Marchès, directeur artistique du Domaine de
Chamarande, ancien directeur du Centre d'art contemporain de Vassivière en
France ; Fiona Meadows, architecte dplg, dirige le Salon d'actualité de
l'Institut français d'architecture depuis juin 1999, enseignante à l'Ecole
d'Architecture de Paris La Villette ; Cômes Mosta-Heirt, plasticien, enseignant
à la Sorbonne ; Patrick Raynaud, directeur de l'école nationale supérieure des
arts décoratifs, artiste plasticien, ancien directeur des écoles d'art de Nantes
et de Cergy ; Dan Sprinceana, sculpteur et coordinateur du projet.
Le mot de la fin Une aventure terminée… une autre commence… la présentation des œuvres
au public
- une exposition à Paris, en août 2005, dans l'orangerie du Sénat...
- une
autre dans le Domaine national de Saint-Cloud du 22 octobre au 20 novembre 2005
- prolongation jusqu'au 1er janvier 2006.
et une autres
série qui va sillonner la France, dans des villes touchées par la tempête. Une
quinzaine de municipalités ont déjà manifesté leur intérêt. Pour faire aussi une
sorte de commémoration de ce désordre naturel pour que " le monde se rappelle
comme la nature, parfois, se rebelle… "
Une autre aventure sur le pas de tir : un nouveau thème et un nouveau concours à
organiser en 2006 !